Nouvelle identité graphique en collaboration avec Fanette Mellier
Entretien mené par Garance Chabert
Garance Chabert – Qu’est ce qui t’a motivé à répondre à l’appel à projets de la Villa du Parc à Annemasse puis à accepter sa proposition de te confier la conception de la nouvelle identité graphique du centre d’art ?
Fanette Mellier – J’ai répondu à cet appel à projets car j’ai été sollicitée de façon personnelle, ce n’était pas un concours. Il était plutôt question d’entamer un dialogue, puis que l’institution se positionne dans le choix d’un.e graphiste, ce qui est un processus plus vertueux qu’une mise en concurrence. J’ai accepté de me positionner pour répondre à cette commande pour plusieurs raisons. D’une part, j’avais repéré depuis plusieurs années des supports de communication et des éditions de bonne qualité, conçus par des graphistes engagés (le duo Syndicat puis Charles Villa), j’en ai donc conclu qu’il y avait une « safe place » pour le design graphique à la Villa du Parc. Je n’étais jamais venue dans le centre d’art, mais la programmation m’avait semblé intéressante, à distance. Enfin, la Villa du Parc est située non loin de l’endroit dont je suis originaire (Seyssel, en Haute-Savoie). Même si je ne viens plus que rarement dans cette région, il y a pour moi une certaine familiarité dans cet ancrage territorial.
GC – Comment as-tu procédé et sur quelles intuitions as-tu entamé la recherche ? A-t-elle évolué et quels sont finalement les principes structurants de ton identité pour le centre d’art et ses déclinaisons plastiques selon les différents supports ?
FM – Comme souvent, j’ai laissé passer du temps entre la confirmation de cette commande, et le commencement de mes recherches. Le projet était donc en « tâche d’arrière-plan » dans mon cerveau, un vrai luxe ! Nous avons échangé durant cette période, et j’ai compris qu’il y avait beaucoup d’attentes institutionnelles sur ce projet, mais aussi beaucoup d’attentes « artistiques ». En effet, j’ai senti qu’il y avait la possibilité d’engager un travail singulier. D’emblée (et de façon intuitive), j’ai eu comme référence Bruno Munari, car j’ai eu envie de considérer ce nouveau projet comme un laboratoire, notamment du fait qu’un certain nombre de supports doivent être réalisés en interne. J’ai été inspirée par le lieu, par le fait qu’il y a un environnement paysager avec des arbres, et que le centre d’art est une ancienne maison. J’ai donc proposé des pistes graphiques, qui s’appuient sur cette réalité, et je les ai soumises à des discussions avec l’équipe. Il y avait deux éléments importants dans mes pistes: l’arbre, et la fenêtre, qui d’une certaine manière se répondaient.
Nous avons abandonné l’arbre en chemin, car il était trop figuratif et interprétatif. J’ai resserré et radicalisé la proposition avec la fenêtre. Cette fenêtre fait partie de l’architecture de la Villa du parc, c’est une fenêtre « à l’ancienne », celle d’une maison. Les fenêtres sont visibles sur les façades : de ce fait elles font partie intégrante des œuvres qui y sont déployées. À l’intérieur des espaces d’exposition, elles offrent une vue bucolique sur les arbres alentour. La fenêtre m’a intéressée aussi dans sa dimension allégorique, elle suggère une ouverture, une invitation à regarder, à multiplier les points de vue, mais aussi à entrer dans le centre d’art.
Enfin, c’est un signe graphique qui offre d’infinies possibilités de déploiement. Formes et contreformes, recto/verso, ordre et désordre, visible et non visible… Tous ces aspects, induits par la fenêtre, permettent de déployer l’identité de façon à la fois ludique et subtile, c’est un terrain ouvert de création.
GC – Tu as réalisé plusieurs identités graphiques pour des lieux culturels, quels sont les éléments conceptuels ou visuels les plus importants pour toi dans la création d’une identité graphique ? ton travail a-t-il évolué avec le temps dans sa méthodologie et ses formes ?
FM – J’ai effectivement créé plusieurs identités graphiques qui se sont développées dans le temps. Faire vivre une identité graphique, c’est comme s’occuper d’un jardin. C’est tout le contraire que d’appliquer une « charte graphique » ! (Un nom inventé par des agences pour mieux vendre).
C’est aussi, en premier lieu, accompagner une équipe au quotidien et répondre avec expertise à ses besoins, tout en faisant preuve d’inventivité et de joie, afin que les supports produits soient étonnants et aimables. Car s’ils sont aimés et portés par l’équipe, ils sont diffusés de façon efficace au public. Les identités graphiques que j’ai dessinées se basent souvent sur un signe fort, repérable, qui incarne l’institution : le double-A en forme de boussole pour le Frac Méca, les deux lunes de la Comédie de Clermont… Ces signes servent de base pour déployer tout un monde graphique, sur l’ensemble des supports. Par exemple, les lunes de la Comédie existent sous forme de frises, de grilles, de systèmes modulaires, de typographies, mais elles sont aussi utilisées pour dessiner des pictogrammes ou figurer des objets (punaises, cadeaux, coeurs, popcorns, chenilles …!). C’est une corne d’abondance, et un défi quotidien d’affirmer l’identité tout en la réinventant.
Il y a très longtemps, j’avais conçu l’identité graphique du centre d’art le Parc Saint Léger dans la Nièvre. C’était une de mes premières commandes d’identité, et mon système graphique était audacieux mais contraignant. Par exemple, on changeait à chaque exposition de typographie, c’était un casse-tête, et le résultat était parfois inégal. Avec cette expérience, j’ai appris qu’on ne doit jamais sous-estimer le côté fonctionnel d’une identité graphique, et que l’inventivité doit émerger au sein d’un système solide, au fonctionnement simple.
Par exemple, pour la Villa du Parc, nous utilisons une seule graisse de la typographie Supreme. Non seulement cela simplifie les gabarits, mais cela renforce l’impact de la typographie dans l’identité, c’est plus efficace en termes d’image.
Avec le temps et avec l’expérience, on apprend beaucoup en tant que praticien du design graphique. On apprend en faisant. C’est pour cela que je souhaite à continuer de travailler comme une artisane, sur le métier !
GC – Est-ce que la question du réémploi et de l’écoresponsabilité a été prise en compte et comment ? Plus généralement, est ce que ta façon de construire une identité graphique avec la production de supports qu’elle implique a évolué depuis le début de ta carrière en regard de la crise climatique ?
FM – La crise climatique a bien-sûr impacté ma pratique du graphisme. On a une responsabilité en tant que designer, du fait qu’on est dans une démarche de production. Mais je ne me contente pas de considérer ces questions seulement sous l’angle du choix des papiers ou des techniques. Par exemple, on m’a posé la question dans une conférence concernant le nombre des couleurs utilisées dans mes livres, en m’invitant en sous-texte à réduire la palette pour « moins polluer ».
Je pense que ce sont des débats stériles et qu’il faut avoir une pensée plus globale sur ces questions-là. En effet, est-il préférable de renoncer à mettre les livres sous blister, et de pilonner la moitié d’un tirage, du fait d’une diffusion sans protection dans les librairies, qui rend les ouvrages invendables ? On ne doit pas aborder ces questions de la même façon pour un livre, destiné à être conservé, que pour un paquet de biscuit ou une barquette de framboises. La dorure à chaud d’un ouvrage comme Dans la lune ne peut être comparée à celle présente sur un nuancier de rouge à lèvres au façonnage dispendieux, qui finit à la poubelle.
Mais avant toute chose, on doit se poser la question de la qualité, de la pertinence et de la légitimité des objets imprimés. L’utilité publique du graphisme, comme le défendait Pierre Bernard, quand on en parlait pas encore de la crise climatique. Cette crise nous oblige à produire des objets imprimés qui ont du sens. En effet, plus un objet imprimé est intelligent et qualitatif, plus il transcende son usage, et plus il sera conservé. C’est ce qu’on appelle la valeur culturelle des objets graphiques. Cette exigence-là est aussi une écologie.
Pour la Villa du Parc, outre l’utilisation de papiers recyclés et l’engagement à travailler avec un imprimeur français qui considère les questions sociales et environnementales, la notion de récupération est présente sur certains supports. Par exemple, les rebuts de papier découpé des invitations nous servent de petites cartes de communication. Ces cartes et leur dispersion ont même permis de finaliser le logo, qui joue sur cette idée de formes en mouvement, comme un écho à cette circulation du papier.