YOU SHOULD ONLY HAVE EYES FOR ME

Emilie Brout & Maxime Marion Featuring Jimmy Beauquesne, Yannis Pérez et Ludovic Sauvage
13.10.2018 au 19.01.2019

« We thought there were windows but actually they’re mirrors » e-flux journal, 2015

La Villa du Parc ouvre une saison consacrée au regard des artistes sur l’impact des technologies numériques dans la société. Depuis le début des années 2000, l’évolution rapide des outils et des plateformes a profondément bouleversé la société dans ses habitudes et ses comportements les plus quotidiens. A l’euphorie des premiers temps (accès, décloisonnement, gratuité, partage) s’est substituée une suspicion grandissante (surveillance, dissimulation, manipulation, malveillance), faisant du web un espace incontournable et contrasté, ayant envahi nos vies subrepticement et propice à toutes les projections.

Pour ouvrir la saison, l’invitation faite à Émilie Brout & Maxime Marion, dont la Villa du Parc a présenté à plusieurs reprises des œuvres dans des projets collectifs - Terrible Two (2013), Les Incessants (2015) - croise plusieurs des lignes de la programmation de ces dernières années : la collaboration artistique, les nouveaux usages des images, ou encore la dimension fictionnelle du document. Suite à la parution des Artistes iconographes est née l’envie d’actualiser un questionnement ouvert sur le numérique par l’invitation à un duo né dans les années 80, très « millenials » dans son intérêt pour les nouvelles technologies, et dont l’œuvre se constitue par l’appropriation et le détournement des images avec ou contre les outils de production et de diffusion.

Inscrivant leur travail dans le va-et-vient entre le on-line et le off-line, Émilie Brout & Maxime Marion ont mis au cœur de leur exposition pour la Villa du Parc la mise en scène de leur intimité personnelle et professionnelle, et rassemblent pour cette première présentation monographique dans une institution française une dizaine de pièces essentiellement vidéos et en ligne dans un parcours inspiré par l’ambiance domestique du centre d’art contemporain.

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You should only have eyes for me
— Émilie Brout & Maxime Marion
Featuring Jimmy Beauquesne, Yannis Pérez et Ludovic Sauvage

C’est avec un refrain soul très eighties du duo Womack & Womack, qu’Émilie Brout & Maxime Marion, couple d’artistes à la maison comme à l’atelier, ont choisi d’intituler leur exposition à la Villa du Parc. « Tu ne devrais avoir d’yeux que pour moi », pensent ainsi tout bas les amoureux, et clament derrière leur écran les innombrables internautes en quête de « likes » anonymes ; à titre indicatif, le hashtag #followme est référencé 437 millions de fois sur Instagram. S’énonce ici l’obsession contemporaine de capter l’attention, qui s’affiche aujourd’hui sur les réseaux sociaux par le partage public de selfies et d’images qui mettent en scène la vie privée. La course à la popularité numérique engendre quelques pépites et beaucoup de stéréotypes, avec la publication d’images amateurs par centaines de milliers qui se mêlent indistinctement aux images publicitaires qui les imitent ou les modèlent, dans une stratégie commerciale virtuelle parfaitement huilée.

C’est cette imagerie du cliché devenant viral qu’Émilie Brout & Maxime Marion s’approprient dans leurs films et installations, en utilisant les outils du web et en poussant à l’extrême les pratiques et usages amateurs.

Dans le registre de l’appropriation en ligne, ils présentent leur nouveau film, « b0mb », dans lequel les vers du célèbre poème de Gregory Corso - auteur américain de la Beat Generation - ont été traduits par les artistes en requêtes pour moteur de recherche d’images sur internet. A chaque visionnage le film affiche les images retournées les mieux référencées, s’enchaînant dans un ciné-poème hypnotique et en constante évolution. Ce poème d’amour à la bombe atomique, convoquant l’univers et les références les plus diverses, favorise l’hétérogénéité des images représentative de la culture web dont le flux (flow) est porté par la voix du poète retravaillée dans une bande-son magnétique. La pièce fait écho dans la Villa à un immense brasier numérique de films de feux de cheminée d’ambiance.
En contrepoint de cette apocalypse très éditée dans le puits sans fonds de la circulation des données, qui les affilie à la grande famille post-internet des « prosumers » (producteur et consommateur), Emilie Brout & Maxime Marion inversent la situation dans une série d’œuvres où ils s’invitent dans les images des autres. Ainsi dans « Ghosts of your Souvenir », série photographique explorant le photobombing (l’art de s’incruster dans les photos des autres) ils prennent la pose dans des lieux touristiques et traquent ensuite leur discrète présence d’arrière-plan dans les images diffusées sur les réseaux sociaux.

S’appuyant sur les récentes technologies à usage professionnel ou récréatif comme la réalité virtuelle, ils cultivent dans le film « dp » une dimension DIY et burlesque, évoquant les expérimentations du début du cinéma. Photographies de vacances, balade dans leur quartier, vernissage à la galerie, et même sextape, c’est ainsi toute la tradition iconographique en ligne du quotidien et de la vie de famille dont ils constituent une mémoire.

Ils travaillent d’ailleurs à un projet de film dont ils dévoilent la bande-annonce en avant-première à la Villa du Parc. « A Truly Shared Love » est un film d’amour dont ils sont les acteurs principaux, et qui est constitué d’un montage de séquences proposées séparément à la vente sur la plateforme d’images Shutterstock, qui alimente illustrateurs, iconographes et publicitaires en images libres de droits. Formaté, scripté et filmé pour répondre aux nombreuses limitations de contenu de la plateforme, le film donne à voir leur quotidien au filtre d’une inquiétante étrangeté, dans un équilibre recherché entre authenticité et mise à distance, espace privé et diffusion de masse sur internet.

Ainsi s’écrit au fil des œuvres une ode au numérique en demi-teinte, fascinante et angoissante, dans laquelle les échanges entre réel et virtuel sont incessants, et où tout le talent des artistes consiste à nous proposer une vision aussi sincère que factice de leur intimité.

Garance Chabert,
curatrice de l’exposition

Remerciements à la galerie 22,48 m2, au Pavillon Blanc, centre d’art de Colomiers et à la DRAC Île-de-France.

Émilie Brout & Maxime Marion
Nés en 1984 et 1982, vivent et travaillent à Paris. Ils sont représentés par la galerie 22,48 m2 à Paris.
Ils ont débuté leur collaboration à l’ENSAD Lab à Paris, qu’ils ont intégré pour deux ans. Leur travail a été lauréat des prix Arte Laguna et Talent Contemporain de la fondation François Schneider. Il a été présenté dans le cadre de la 5eme Moscow Biennale for Young Art et de la 5ème triennale de l’ADIAF. Il a été exposé en France et à l’international dans de nombreuses expositions collectives, notamment : Untitled Miami Beach, OCAT Shenzhen (Chine), Daegu Art Museum (Corée du Sud), London Art Fair (GB), Museum of Modern and Contemporary Art of Rijeka (Croatie), Loop Barcelona (Espagne), au Centre pour l’Image Contemporaine à Genève, au Palais de Tokyo à Paris, au FRAC Haute-Normandie.
You should only have eyes for me est leur première exposition monographique institutionnelle en France.

Plus d’infos :
www.eb-mm.net
www.2248m2.com/2010/08/emilie-brout-et-maxime-marion.html

Commissaire : 
Garance Chabert
Emilie Brout et Maxime Marion, A Truly Shared Love, 2018
Emilie Brout et Maxime Marion, A Truly Shared Love, 2018