AILLEURS EST CE RÊVE PROCHE

Avec les œuvres de Héla Ammar, Malala Andrialavidrazana, Fayçal Baghriche, Cathryn Boch, Marta Caradec, Julien Creuzet, Ninar Esber, Binelde Hyrcan, Sigalit Landau, Golnaz Payani, Caroline Trucco…
13.01.2018 au 17.03.2018

Ailleurs reste mobile

le long de nos remparts

ailleurs est ce rêve proche

de murmures d’eaux confiantes

 

je suis charnière

j’articule

Amina Saïd, Paysages, nuit friable, 1980

 

« Ailleurs est ce rêve proche », telle une Oasis (2015) de pages blanches à recouvrir de nouveaux récits et de nouvelles cultures pour réinventer le monde. Au seuil de l’exposition, cet atlas immaculé, sculpté et évidé en son centre par l’artiste Golnaz Payani forme une dentelle de frontières abstraites, offrant au visiteur une plongée dans un vide de potentialités à remplir.

A proximité, rayonne le Souvenir (2012) lointain, enfantin de l’artiste Fayçal Baghriche. La terre céleste tourne trop vite, à en donner le vertige. Les territoires se confondent, se mêlent, les frontières s’effacent, s’annulent. La terre « bleue comme une orange[1] » irradie de sa lumière, donnant naissance à un ciel bleu couvert d’étoiles dans une poétique et pacifique Epuration élective (2009) des drapeaux du globe. En contrepoint, les continents se parent de Figures (2015-en cours) familières. Les symboles de pouvoirs et de conquêtes prélevées sur des billets de banques, des timbres, des atlas, etc., créent de puissantes compositions visuelles dans une subversion des manipulations géographiques et des mensonges de l’Histoire. Avec la vidéo Blending Figures (2017), l’artiste Malala Andrialavidrazana, nous pousse à regarder en face la vérité d’un monde déchiré par la violence des rapports de force. Un monde construit, déconstruit, baptisé, dessiné, façonné par des puissances économiques et politiques au gré des conquêtes, des conflits et des guerres.

Conflit d’appartenance, d’identité, fruit d’immigrations, la bande de Gaza est un territoire qui se garde et se prend avec les armes, comme ce couteau que lancent des hommes pour tracer de nouvelles frontières sur une plage située entre Gaza et Ashkelon. Deux villes séparées par une frontière mais partageant la même plage. En regardant la vidéo Azkelon (2011) réalisée par Sigalit Landau, bercés par le rythme des vagues, nous reviennent en mémoire les mots de l’écrivaine Léonora Miano :  

« La frontière évoque la relation. Elle dit que les peuples se sont rencontrés, quelque fois dans la violence, la haine, le mépris et qu’en dépit de cela, ils ont enfanté du sens.[2] »

En quête de sens, le rythme des vagues nous entraîne au premier étage où nous accueillent les paysages marins tunisiens de Héla Ammar. Ici l’horizon semble nous jouer des tours, se déclinant en illusion d’optique comme si, ivres de désespoirs, les rêves et autres utopies des candidats à la migration en quête non pas de sens mais d’un avenir, butaient sur un horizon fuyant. Une litanie de désillusions résonne alors : « parce que je suis déjà mort ici » ; « parce que personne ne s’intéresse à nous » ; « parce que je n’ai pas d’autres choix » ; « parce que c’est ma seule issue »… 

De l’autre côté de la Méditerranée, sur les rives européennes, l’horizon se remplit de frustrations et de tensions. Les cartes postales de Caroline Trucco, intitulées ironiquement Bons Baisers de Vintimille, évoquent la situation migratoire dans la zone méditerranéenne : la fermeture des frontières, la chasse aux migrants comme aux personnes les accueillants ou les aidants.

En regardant ces noms tracés sur les rochers, les vêtements échoués sur les plages, résonnent les mots d’Aimé Césaire :

« Mes yeux naufragés scrutent l’horizon. Le ciel bâille d’absence noire. »

Le ciel est sombre et menaçant dans les dessins de Marta Caradec : paysage artificiel, fruit de collages d’images du fleuve Oronte (2017) prélevées sur Google Maps en vue satellite. Un fleuve qui prend sa source au centre du Liban pour se jeter dans la Méditerranée en passant par Homs et Antioche. Le cours du fleuve comme métaphore du flux de réfugiés, dont les récits dessinent une contre-géographie dans le livre intitulé Aller simple (2017). La rigidité des cartes, des frontières se trouve confrontée aux histoires personnelles, aux expériences individuelles d’hommes et de femmes prêts à tout sacrifier pour un ailleurs si proche mais semé d’embûches. Les trajectoires se mêlent aux frontières comme les sutures d’une géographie à raccommoder, à soigner.

Les points de couture prolifèrent voire envahissent les cartes topographiques, maritimes, les plans déchirés, poncés, greffés par Cathryn Boch. Entre blessure et soin, désagrégation et reconstruction, l’artiste née à la frontière entre l’Allemagne et la France, déploie un maillage de territoires en mutation où « greffer serait affirmer des possibles pour faire naître un monde[3]. » Ces œuvres fragiles de Cathryn Boch révèlent une expérience affective de la géographie, qui illustre si bien cet ailleurs intérieur, non pas lointain et étranger, mais intime et familier, comme une méditation profonde, un cheminement intérieur pour articuler une relation entre soi et l’Autre, entre soi et le Monde. Une méditation à laquelle semble aussi inviter l’artiste Julien Creuzet dans la photographie Horizon introspectif (2010). Imprégné de la pensée du Tout-Monde d’Edouard Glissant[4], l’artiste antillais se présente « comme un faiseur de formes-mondes, de petits bouts d’œuvres-îles composées en archipel »[5]. Un archipel dessiné du bout des pieds sur une plage de riz blanc se déployant sur une mer de tissu bleu, donnant naissance à un Opéra archipel, île blanche, riz bleu, la piste de danse… (2015). Une cartographie dansée, une géographie performative, pour enjamber mentalement des territoires comme dans ce jeu de dominos imaginé et activé par l’artiste Caroline Trucco. Plus loin l’artiste niçoise nous invite à traverser les sillons de l’Île de la Déception, une île hostile à l’homme, située dans l’océan Austral. Une île à l’antithèse de la Terre promise (2018) mirage de paradis perdu, dont le parfum enivrant, laissé dans le sillage d’une performance de l’artiste Ninar Esber, nous taquine les sens, et nous fait perdre la tête.

Pour quatre gamins assis sur une plage de Luanda en Angola, l’Amérique incarne la Terre promise tant fantasmée. Munis de leurs tongs, ils s’imaginent « tourner le monde » en taxi, transcendant leur réalité pour quelques instants, projetant leur richesse, leur succès. Dans cette vidéo intitulée Cambeck (2011), l’artiste Binelde Hyrcan évoque la situation de son pays d’origine marqué par 25 ans de guerre civile, où l’Amérique représente pour de nombreux jeunes le seul horizon possible.

« Suspendu à l’horizon

Est la fuite du monde[6] »

Mais depuis l’arrivée de Donald, la Terre promise n’est plus si providentielle, le mirage s’effrite. Alors, reprenez un peu de la Poétique de la Résistance disséminée dans l’espace d’exposition et dans la ville d’Annemasse pour conjurer le sort d’une géographie torturée.  

 

Sonia Recasens

Commissaire de l’exposition


[1] Paul Eluard, L’Amour la poésie, 1929

[2] Léonora Miano, Habiter la frontière, 2012, p.25

[3] Cathryn Boch, Une approche de la nécessité d’un processus créatif, 2016

[4] Edouard Glissant,Tout-Monde, 1995 et Traité du Tout-Monde, 1997

[5] Julien Creuzet, Les Inrockuptibles, mars 2015

[6] Amina Saïd, Nul Autre lieu, 1992

 

L’exposition Ailleurs est ce rêve proche est réalisée avec l’aimable autorisation des artistes, de la galerie Jérôme Poggi, Paris, de la Galerie Papillon, Paris et du FRAC Poitou-Charentes, Angoulême. Cette exposition est présentée en partenariat avec la Graineterie à Houilles en lien avec l’exposition « Poétique du geste » et s'inscrit dans le cadre de l’événement RacineS 2018 de la ville d’Annemasse.
Commissaire : 
Sonia Recasens
Malala-Andrialavidrazana,-Figures-1889,-Planisferio,-©-Malala-Andrialavidrazana, Courtesy 50 Golborne, London; C-Gallery, Milano; Kehrer, Berlin.
Malala Andrialavidrazana, Figures 1889, Planisferio, ©Malala Andrialavidrazana, Courtesy 50 Golborne, London; C-Gallery, Milano; Kehrer, Berlin.